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Les arrêts de travail dans la fonction publique

Dans le contexte de la réforme en cours de la Protection Sociale Complémentaire (PSC), les employeurs publics vont accroître leur participation au financement de la couverture des agents, en particulier en prévoyance, ce qui rend nécessaire une meilleure anticipation des coûts. Les arrêts de travail pèsent directement sur les dépenses supportées par les employeurs et constituent un élément clé de la sinistralité suivie par les assureurs intervenant sur ce marché bien spécifique. À périmètre de garanties constant, le niveau de coût dépend largement de cette sinistralité, c’est à dire de la fréquence et de la durée des arrêts, du poids des arrêts longs et des situations d’invalidité, ainsi que de la composante accidents de service et maladies professionnelles (AT MP). Mieux objectiver les volumes d’absences et leur structure est donc utile pour apprécier les ordres de grandeur, comparer des profils de risque et éclairer le dimensionnement des dispositifs PSC.

À partir de sources publiques de référence, notamment le Rapport annuel sur l’état de la fonction publique de la DGAFP, la revue de dépenses IGF IGAS ainsi que des analyses publiées par l’Insee, cet article propose une vue d’ensemble chiffrée des absences pour raison de santé. Il présente un état des lieux, décrit les évolutions récentes, met en perspective certains résultats avec le secteur privé et fournit des ordres de grandeur de coût.

1. Les niveaux d’absence en 2024

En 2024, les agents de la fonction publique enregistrent en moyenne 11,1 jours d’absence pour raison de santé sur l’année, contre 10,6 jours dans le secteur privé.

Cette moyenne regroupe des réalités différentes selon les versants et les métiers. Une ventilation par versant est donc nécessaire pour interpréter correctement les niveaux d’absence. On observe en moyenne :

  • État (hors enseignants) : 8,8 jours
  • Enseignants : 8,2 jours
  • Territoriale : 13,3 jours
  • Hospitalière : 12,9 jours

L’écart entre l’État (hors enseignants) et la territoriale est d’environ 4,5 jours. Ces différences internes rappellent que la fonction publique recouvre des situations très diverses, et qu’il est utile de raisonner par versant plutôt que sur une moyenne globale.

Jours d’absence en 2024 – fonction publique vs privé

Ces écarts s’expliquent en partie par la structure des emplois et la nature des métiers. Les collectivités et les établissements hospitaliers regroupent davantage de postes exposés à des contraintes physiques, à des horaires atypiques et à des difficultés de remplacement.

2. Evolution des arrêts de travail

2.1 Tendance globale

Les chiffres récents doivent être replacés dans la dynamique post-crise sanitaire. Les sources publiques convergent vers un constat : les absences ont fortement augmenté entre 2020 et 2022, avant de diminuer.

Selon la mission IGF–IGAS, la fonction publique atteignait 14,5 jours d’absence par agent en 2022, contre 11,7 jours dans le privé. La moyenne diminue ensuite en 2023 pour s’établir à 12,0 jours, contre 10,3 jours dans le privé. La tendance se prolonge en 2024, avec 0,9 jour de moins dans la fonction publique, tandis que le privé augmente légèrement de 0,3 jour.

Cette trajectoire montre que 2022 marque un point haut, largement lié au contexte sanitaire et à la période qui a suivi. L’année 2024 ressemble davantage à un retour progressif vers des niveaux moins exceptionnels, même si tout n’est pas revenu au niveau pré-crise.

Evolution des jours d’absence – fonction publique vs privé
2.2 Focus 2019 – 2022

Le pic observé en 2022 ne s’explique pas uniquement par une augmentation uniforme des absences. Les travaux de l’Inspection générale des finances et de l’Inspection générale des affaires sociales montrent que la hausse entre 2019 et 2022 est très différenciée selon les versants et les catégories d’agents.

Sur cette période :

  • dans la fonction publique de l’État (hors enseignants), le nombre moyen de jours d’absence passe de 6,9 à 10,2 jours (+48 %) ;
  • chez les enseignants, il progresse de 5,5 à 11,7 jours (+113 %) ;
  • dans la fonction publique territoriale, de 11,2 à 17,1 jours (+53 %) ;
  • dans la fonction publique hospitalière, de 10,4 à 18,1 jours (+74 %).

Cette dynamique explique une part importante de la hausse du coût global des absences observée en 2022. Elle montre également que le pic observé après la crise ne relève pas uniquement d’un effet temporaire, mais qu’il a été amplifié par les caractéristiques propres à certains métiers et environnements de travail.

3. Profils des agents et durée des arrêts

Pour analyser les profils par âge on s’appuie sur les données 2023. Celles-ci mettent en évidence un facteur très structurant : les absences augmentent nettement avec l’âge. Dans la fonction publique, on passe en moyenne de 7,4 jours d’absence chez les moins de 30 ans à 9,5 jours entre 30 et 49 ans, puis à 16,4 jours chez les 50 ans et plus. Cette progression explique pourquoi deux employeurs publics peuvent afficher des niveaux d’absentéisme très différents : une structure d’effectifs plus âgée se traduit mécaniquement par davantage de jours d’absence. Elle invite aussi à interpréter les comparaisons entre versants ou entre administrations en tenant compte de la composition des effectifs.

Un écart marqué apparaît également selon le sexe. En 2023, les femmes enregistrent en moyenne 13,4 jours d’absence dans la fonction publique, contre 9,6 jours pour les hommes. Là encore, ces différences reflètent largement la répartition des métiers et des conditions d’emploi. Une part importante des emplois publics féminisés se situe dans le soin, le social, l’éducation, ou des postes au contact du public, où la pénibilité et la charge émotionnelle peuvent être plus élevées.

CatégorieJours d’absence (2023)
Par âge
Moins de 30 ans7,4 jours
30 à 49 ans9,5 jours
50 ans et plus16,4 jours
Par sexe
Femmes13,4 jours
Hommes9,6 jours
Jours d’absence dans la fonction publique – par âge et par sexe

Enfin, une autre clé de compréhension est la différence entre arrêts courts et arrêts longs. Le volume annuel de jours d’absence dépend à la fois du nombre d’épisodes et de leur durée. Une étude Insee menée sur l’Éducation nationale illustre un point intéressant : l’introduction d’un jour de carence réduit fortement la fréquence des très petits arrêts, mais a un effet plus limité sur le total des jours.

L’étude estime notamment une baisse d’environ 44 % des épisodes d’un jour et de 22,6 % de l’incidence des épisodes de maladie ordinaire, mais un recul beaucoup plus limité, de 5,1 %, du nombre total de jours de maladie ordinaire.

Sans généraliser mécaniquement à tous les versants, ce résultat illustre une idée simple : agir sur les arrêts courts peut changer la fréquence, mais la masse de jours est souvent portée par des arrêts plus longs.

Jours de carence – effet sur les épisodes vs sur les jours (Education nationale)

4. Mise en perspective avec le privé

La comparaison avec le secteur privé apporte un point de repère utile, à condition de ne pas s’en tenir à une lecture globale (Pour rappel en 2023 : 12,0 jours d’absence en moyenne dans la fonction publique, contre 10,3 jours dans le privé). Les écarts varient en effet selon les profils. Lorsqu’on ventile par tranche d’âge, on observe :

  • moins de 30 ans : 7,4 jours dans le public contre 7,2 jours dans le privé ;
  • 30–49 ans : 9,5 jours dans le public contre 9,4 jours dans le privé ;
  • 50 ans et plus : 16,4 jours dans le public contre 13,5 jours dans le privé.

Cette lecture montre que l’écart moyen entre public et privé est surtout porté par les agents les plus âgés. Chez les moins de 50 ans, les niveaux sont proches, tandis qu’au-delà de 50 ans l’écart se creuse nettement. Cela rappelle qu’une comparaison « tous âges confondus » doit être complétée par une ventilation, car la structure d’âge et la répartition des métiers ne sont pas identiques entre les deux secteurs.

Jours d’absence par tranche d’âge – Fonction publique vs privé

5. Le coût : un ordre de grandeur pour mesurer l’enjeu

Selon la mission IGF–IGAS, les absences pour raison de santé dans la fonction publique ont représenté en 2022 entre 300 000 et 350 000 équivalents temps plein (ETP), pour un coût estimé à 15 milliards d’euros. Ce coût correspond aux rémunérations versées pendant des jours non travaillés. Il s’agit d’un repère utile pour apprécier l’ampleur du phénomène, mais il ne couvre pas l’ensemble des coûts indirects, notamment le recours à des remplacements, les heures supplémentaires, l’intérim, ou encore les effets de désorganisation sur la qualité de service.

Les travaux IGF–IGAS apportent également un éclairage important en décomposant ce coût selon les types d’arrêts. Cette lecture montre que la maladie ordinaire constitue la première source de coût, principalement en raison de sa fréquence. Viennent ensuite les congés de longue maladie (CLM) et de longue durée (CLD) : ils sont moins nombreux, mais pèsent significativement en raison de leur durée élevée. Les accidents de service et maladies professionnelles (AT/MP) représentent une troisième composante, également non négligeable.

Cette ventilation est utile car elle rappelle que l’impact budgétaire d’une évolution de l’absentéisme dépend de la nature des arrêts concernés. Une hausse modérée du nombre moyen de jours peut avoir des effets financiers différents selon qu’elle provient d’arrêts fréquents (maladie ordinaire) ou d’arrêts plus rares mais plus longs (CLM/CLD).

Estimation de la rémunération des jours d’absence par type de congé maladie

Les inspections générales estiment que si les absences étaient restées à leur niveau de 2019, le coût des jours non travaillés aurait été d’environ 9,3 milliards d’euros. Le niveau observé en 2022 (15,1 milliards d’euros) correspond donc à un surcoût d’environ 5,8 milliards d’euros sur une seule année, principalement lié à l’augmentation du nombre de jours d’absence.

Dans certains versants, ce surcroît d’absences s’est accompagné de dépenses additionnelles : recours accru aux contractuels de remplacement dans la fonction publique territoriale, et développement de l’intérim dans la fonction publique hospitalière, où ces dépenses représentent environ 1 % de la masse salariale.

6. Conclusion

Les données disponibles montrent que l’absentéisme pour raison de santé dans la fonction publique est un phénomène réel, hétérogène selon les versants et marqué par un pic récent suivi d’une baisse. Son enjeu ne se résume pas à un niveau moyen : il tient aussi à la structure des effectifs et à la nature des arrêts, qui conditionnent fortement le coût. La comparaison avec le privé apporte un repère, à interpréter avec prudence.

Sources

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